À Domène, en Isère, à quelques mètres seulement du collège de La Moulinière, des élèves attendent chaque jour leur bus sous des publicités pour de l’alcool, pour McDonald’s, pour Quick. Des images lumineuses, séduisantes, soigneusement conçues pour capter l’attention. Des slogans qui associent ces produits au plaisir, à la détente, à la convivialité.
Cette situation n’est ni anecdotique ni marginale. Elle est révélatrice d’un dysfonctionnement bien plus large, présent partout en France : pendant que l’école tente de former des citoyens éclairés, l’espace public diffuse des messages qui contredisent frontalement les politiques de prévention.

Une prévention sabotée dès la sortie de l’école
Au collège de La Moulinière, comme dans tous les établissements scolaires français, les enseignants mènent, dans le respect des instructions du ministère de l’éducation nationale, des actions de prévention des conduites addictives, de sensibilisation aux dangers de l’alcool ou encore d’éducation à l’alimentation.
Ces actions reposent sur des bases scientifiques solides. Elles demandent du temps, de l’énergie, de la pédagogie.
Et pourtant, dès la sortie de l’établissement, ces efforts sont immédiatement sapés.
À l’arrêt de bus, ce sont d’autres messages qui prennent le relais :
- une boisson alcoolisée mise en scène comme désirable ;
- des chaînes de fast-food présentées comme normales, familières, attractives ;
- des produits ultra-transformés, riches en sucres, en graisses et en sel.
D’un côté, on explique aux élèves pourquoi ces produits sont problématiques.
De l’autre, on leur montre qu’ils sont omniprésents, valorisés, banalisés.
Comment les élèves peuvent-ils trouver une cohérence à ce double discours ?
Une exposition imposée, répétée, invisible
Les élèves n’ont pas choisi ces publicités. Ils ne peuvent pas les ignorer. Ils y sont confrontés chaque jour, parfois plusieurs fois par jour.
Or, l’affichage publicitaire n’est pas neutre. Il est conçu pour influencer. Il fonctionne par répétition, par associations positives, par normalisation.
Sur ce sujet, les recherches en santé publique sont sans équivoque : une exposition précoce et répétée aux publicités pour l’alcool et la malbouffe augmente significativement les risques de consommation précoce, de comportements à risque et de troubles alimentaires.
Ce n’est pas une opinion. C’est un fait scientifique.

Ce n’est pas un hasard, c’est un choix
Les abribus ne sont pas des supports privés. Ils font partie de l’espace public. Ils sont installés sur la voirie communale, souvent dans le cadre de contrats passés entre les collectivités et de grandes entreprises d’affichage comme JCDecaux.
Cela signifie une chose simple : quelqu’un a jugé acceptable qu’une publicité pour l’alcool et pour la malbouffe soit placée à quelques mètres d’un collège.
Mais qui a pris cette décision ?
Le gestionnaire des transports publics ?
Le maire ?
Le président de la métropole ?
L’afficheur ?
Le législateur ?
Personne n’est vraiment responsable, mais tout le monde l’est un peu… Cette dilution des responsabilités est précisément ce qui permet à ces situations de perdurer.
Il est du devoir de chaque citoyen de poser ces questions, d’interpeller ces acteurs, et de les mettre face à leurs choix. Car il ne s’agit pas d’un détail technique, mais d’un enjeu politique, éducatif et sanitaire.
Des messages qui façonnent les comportements
Personne ne force directement ces enfants à consommer. Mais l’influence ne fonctionne pas par contrainte directe. Elle fonctionne par la normalisation et par la séduction.
Quand un enfant voit chaque jour que l’alcool est partout, qu’il est présenté comme agréable, festif, désirable, il apprend quelque chose.
Quand il voit que le fast-food est omniprésent, lumineux, joyeux, il apprend quelque chose.
Il apprend ce qui est normal, ce qui est valorisé.
C’est ainsi que se construisent les habitudes, puis les addictions.
C’est ainsi que se construisent les inégalités sociales de santé.
Ce que demande Paysages de France
Si l’espace public est réellement un espace commun, alors il doit être protégé.
Et il doit l’être en priorité pour celles et ceux qui n’ont pas encore les moyens de se défendre face au matraquage publicitaire qui s’y exerce en permanence : les enfants.
À Domène comme partout en France, une première mesure s’impose : interdire toute publicité pour les boissons alcoolisées à proximité des établissements scolaires.
À terme, cette interdiction devra être étendue à l’ensemble de l’espace public. Car il n’existe aucune justification à exposer quotidiennement une population — et tout particulièrement les plus jeunes — à des produits dont les effets nocifs sont largement documentés. En France, la consommation d’alcool est responsable de 40 000 morts par an, ce qui en fait l’une des premières causes de mortalité évitable dans le pays.
Éduquer d’un côté et intoxiquer de l’autre n’est pas une forme de neutralité.
C’est un choix.
Et c’est un choix politique.